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Géologie des rêves
par Jean-Pierre Plundr

« Toutes les pierres sont précieuses » pourrait se dire un géologue un peu contemplatif et désintéressé, car en les étudiant sur le terrain ou au laboratoire, elles nous dévoilent du visible à l’invisible le spectre de leur structure. Chaque pierre porte en soi une trace de l’histoire de notre planète et du cosmos, dans sa morphologie se focalise une évolution qui se déploie sur une échelle temporelle se comptant en milliards d’années. Poser son regard sur les pierres, pour paraphraser Roger Caillois*, c’est frapper à la porte de l’imaginaire du temps, c’est entrer dans le fini et l’infini de la matière.
Les sculptures de François Weil s’accordent dans leur chair avec cette méditation. Elles semblent avoir pris naissance dans l’esprit d’un artiste qui aurait décidé de se confronter aux lois de la pesanteur et du mouvement. Pour ce faire, imaginons ce démiurge titanesque, extraire avec brutalité quelques blocs de pierre de l’écorce terrestre, les choisir pour leur beauté naturelle, les assembler paradoxalement comme s’ils n’étaient que des entités de plumes, et faire bouger cet ensemble en équilibre instable en considérant que les lois de la gravitation sont des données futiles de notre univers. Il y a dans ce tour de magie presque une volonté de la part du sculpteur de prendre la place d’un Dieu qui effacerait d’un souffle ou d’un sourire les fondements de notre monde physique. Cette mise en scène mythologique où demeurent toutefois les contraintes matérielles de poids et de mesure, provoque en nous un émerveillement enfantin. Les œuvres constituées et maintenant érigées dans l’espace, au delà du principe de leur réalisation, surgissent telles des créatures artificielles et archaïques, entre figuration et abstraction, pour nous restituer les lumières et textures de la pierre en mouvement et pour évoquer le mystère des forces telluriques ainsi que la puissance d’une nature transcendante. L’ingéniosité du procédé utilisé a vite été balayée par de grands vents de poésie ; notre étonnement a fait place à la jubilation et aux songes.
Il y a donc dans l’art de François Weil, cette rareté à faire coïncider une idée forte dans la conception de l’œuvre avec une capacité intrinsèque à nous interroger et nous émouvoir. Sans doute parce que le vocabulaire plastique qu’il a su créer en novateur n’a pas été perverti par une tentation à sombrer dans l’esthétisme et la préciosité. Sa singularité de créateur consiste à savoir rester dans une brutalité et une justesse immédiate du geste, réduisant au minimum son intervention, feignant presque l’effacement devant la réalisation de la sculpture, il laisse parler les fragments de pierre pour nous initier à la totalité d’une géologie de l’imaginaire.

Jean-Pierre Plundr
* Roger Caillois. Cohérences aventureuses. Éditions Gallimard. 1976