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Orogenius
par JM Deny

Première journée, où vous serez projeté quelques milliers dannées en arrière.
Un vent frais et revigorant chasse les nuages ; l’air devient limpide et lumineux. Un homme, quasi nu, s’arrête de longues minutes pour goûter l’étonnante sensation de décuplement de son acuité visuelle. Il passe au crible la complexité des lointains et contemple, ravi, la vaste lande d’ajoncs et de bruyères en fleurs ; elle se déroule à ses pieds jusqu’aux glaciers qui brillent là bas, de l’autre coté de la vallée, vers le levant. Il ressent, le temps d’un éclair, l’impression fugace, mais évidente, d’être comme le génie de cette montagne, son orogénie . De nature trop pragmatique pour s’émouvoir d’une telle illumination, il part continuer son ascencion, secoué d’un grand éclat de rire.

Il s’arrête bientôt pour satisfaire un besoin naturel pressant et se perd dans des réflexions sans objet ni finalité, tout en se concentrant machinalement sur cette activité libératrice. Il n’entend qu’au dernier moment une pierre, tombée de plus haut, rouler et rebondir dans la pente, crever le silence en couvrant jusqu’à l’écho de son propre fracas, répercuté çà et là, comme un ultime avertissement...

Il n’a que le temps de bondir, projeté sur le coté par une détente instinctive ; un caillou énorme, mû par un imprévisible clinamen , vient d’écraser le produit de sa défécation, et de balayer toute une vie de certitudes et d’insouciance : la soudaine prise de conscience de sa vulnérabilité le plonge dans un désarroi inconnu. En bas, l’immensité muette de la plaine le renvoie à sa peine...

Sans tarder, il se trouve un abri pour se garantir au mieux contre les pierres de toutes tailles qui tombent maintenant par dizaines du haut de la falaise. La nuit est agitée : frissons et sursauts d’angoisse se mèlent aux tremblements du sol secoué de longs spasmes rageurs...

Deuxième journée, où vous allez blémir...

Le jour ne s’est pas levé. Un nuage de fumées âcres et denses s’enfle jusquà l’horizon ; sa noirceur et son opacité maintiennent à peine une lumière crépusculaire sur toute la contrée. A la place des glaciers qui, hier, semblaient incrustés de diamants, s’étale une mer de boue, crevée par d’immondes limaces rougeoyantes, et surmontée d’un cône vomissant le feu...

Il prend ses jambes à son cou, poursuivi par le cri arraché à sa terreur…

Onzième journée ; si cette histoire vous ennuie, retournez donc à votre manuel de géologie.
Après neuf jours et neuf nuits d’une course jamais interrompue, il atteint une plaine fertile où il se sent enfin en sécurité.

Derrière lui, il a laissé un champ de bataille sans nom. La sourde moëlle des profondeurs avait dardé ses langues visqueuses vers la surface. Certaines, étouffées sous le poids de la croûte sans parvenir à la percer, cristalliseraient avant de se figer. D’autres, plus besogneuses, avaient trouvé l’air libre et y achèveraient leur consolidation, s’érigeant parfois en colonnades semblables à des orgues.Aux alentours, s’affrontaient clinaux, synclinaux et anticlinaux en des combats dont l’issue serait pourtant sans surprise : l’argile deviendrait schiste, le schiste deviendrait cristallin, les grès se transformeraient en quartzites, les calcaires en marbres et cipolins…

Mais il est épuisé et attend bien plus de Morphée que de tous ces métamorphismes. Il s’endort la tête sur un travertin…

Quatorzième journée, où vous serez étonné quune capacité cranienne d’à peine 1300 cm3 puisse contenir une telle intelligence.

Un besoin pressant (encore !) le tire dun sommeil de trois jours et trois nuits. Si ce pays inconnu lui cause quelques appréhensions légitimes, il peut au moins, s’y soulager sans risquer de prendre un rocher sur la tête. Mais cette pauvre tête est assiégée par une spirale de réflexions lancinantes qui tourne sur elle-même depuis treize jours déja. Par bonheur, la profusion de gibiers de tous poils et la douceur du climat contribuent à remettre de l’ordre dans ces idées décidément trop confuses. Des évidences, enfin, se font jour.

Il consigne gravement et méthodiquement ses conclusions dans son journal intime, en prenant soin d’en déposer un double dans deux cairns immenses espacés de mille pas.

1) Un mammouth mort est froid et inerte. Un mammouth vivant est chaud et animé. Conclusion: les pierres et les montagnes, puisqu’elles bougent et crachent le feu, sont vivantes ; une vie y est secrètement contenue, elles sont donc habitées. Quod erat demonstrandum.

2) Celui qui habite le coeur de la pierre, s’il peut faire bouger les montagnes, a des pouvoirs que je n’ai pas. Mais je me suis pris pour un orogénie ; il m’a puni de cet orgueil et s’est laissé rouler sur moi, caché dans un pavé.

3) Puisque ce pavé a atterri dans mes déjections, je dois présenter mes excuses à l’habitant du coeur des pierres et des montagnes ; au regard de sa grandeur, je ne vaux pas plus que mes excréments. Et ce pavé me désignait sans doute pour être l’Élu de son mystérieux occupant ; cela fait deux raisons d’aller à sa recherche, dussé-je y consacrer ma vie.

Mais derrière la solennité du ton et l’esprit pratique, se cache souvent une âme sensible, portée vers les considérations les plus profondes de la métaphysique paléolithique. En fait, ce sont surtout des questions qu’il brûle de poser à Celui dont il est désormais le disciple et dont il saura percer le mystère. Est-Il supérieur à toutes choses, à tout être de sang ? Est-Il à lui tout seul un monde plein d’autres vivants ? Obéit-Il à des lois ?...

Se consumant déja d’impatience, et tombant à genoux, il s’adresse, fébrile, à l’impalpable créature qui vit dans le roc :

O de notre bonheur, toi luxuriant emblème !
Ton apparition, seule, pourra me suffire.
Je te trouverai même en un lieu de porphyre.

Sur ces bonnes paroles, il part sans tarder à la tâche, conscient malgré tout de sa difficulté. Cette quête nécessitera de casser bien des pierres et des montagnes pour découvrir ce que chacune d’elles contient, avant de trouver le joyau qui dissimule l’Hôte mystèrieux, tant espéré.

Nième journée, où vous verrez les reliefs saplanir...

Voici bientôt quatre mille ans qu’il s’acharne à retourner la surface de la planète à la recherche du secret des roches, des minéraux, des montagnes et des vaux. Il poursuit la calcédoine jusqu’en Macédoine ; la blende (ZnS), qui pourtant en a vu d’autres, ne connait pas de répit ; il fouille la phonolithe, défonce les trachytes, décaverne les meulières, défeuillète les schistes, et décristallise la kersantite. Il brise les fers de lance du gypse (SO4Ca.2H2O), sans se rendre compte qu’il y avait là une idée à creuser, déconglomérise les conglomérats, désorganise le basalte et réserve une mauvaise fin à l’aventurine, lui faisant regretter son goût immodéré pour la liberté. Des chaînes de montagnes entières sont débitées en morceau de plus en plus petits jusqu’à former du gravier ; le gravier est réduit en gravillons, les gravillons en sable.

Il travaille jours et nuits avec la force et la conviction que confère aux esprits simples la certitude d’une destinée d’exception. S’il a fait sienne la devise fais ce que dois, adviendra ce que doit , c’est au service de l’Ésprit des pierres qui occupe toutes ses pensées. S’il s’accorde quelques instants de répit, c’est pour Lui rendre grâce. S’il essaie d’y mettre un visage, il ne peut l’imaginer autrement qu’immatériel et merveilleux. Dans le fond, que connait-il de Lui, si ce n’est sa force ? L’impatience qui résulte de ce constat le remet à chaque fois au travail avec plus d’ardeur encore ; il ira jusqu’au bout de sa quête, il sera un jour le féal sujet de l’Habitant du coeur des cailloux. Il faut Le trouver, vite ! Il n’y tient plus !

Parfois, dans son exaltation, il s’attaque à une nouvelle montagne en oubliant de traiter quelques milliers de blocs issus du démontage de la précédente . Ces négligences l’empêcheront-elles d’atteindre son fol dessein ?

Épilogue Les siècles passèrent.....

Un jour, il s’en prit à un vieux puy qui s’avéra être creux. Il fut étonné d’y découvrir un rocher gigogne, qui abritait lui-même, à la manière des poupées russes, quatre-vingt-dix-neuf éléments de grandeurs décroissantes ; la pierre qui formait chacun deux était toujours plus pure et plus précieuse. Il comprit qu’il était parvenu au terme de ses recherches. Des larmes s’épanchaient de son corps usé par l’effort. Ses mains sèches tremblaient. Mais c’est avec beaucoup de douceur qu’il toucha bientôt le but de son existence, le tout dernier élément de ce fabuleux empilage lithique : un diamant noir de forme ovoïde dont il fallait percer encore le mystère. Brisé par l’émotion et la fièvre, il s’affala sur le sol où il resta prostré pendant de longues heures : il ne trouvait pas le courage de commettre l’ultime geste destructeur, celui qui lui apporterait la révélation. En désespoir de cause, il essaya, presquen manière d’excuse :

Doux Mystère des cailloux, es-Tu là ? Si Tu m’entends, manifeste-Toi ! Tu ne peux refuser de Te montrer à celui qui T’a si longtemps espèré ! Je suis ton humble disciple.

Contre toute attente, le bloc de diamant souvrit, puis se referma sur lui. Il en ressortit longtemps après, apaisé et radieux. Au coeur du naos de carbone pur, une lumière intense l’avait fait vaciller. Puis il avait vu. Deux éclats de marbre étaient dressés dans leur superbe, se frôlant amoureusement ; sur le socle où ils reposaient, une étiquette portait la mention : François WEIL, 1ère sculpture de pierre, 1984.

Maintenant qu’il SAVAIT, illuminé par la révélation de l’indicible, il pouvait mourir à poings fermés. On lui fit un beau monument en minette , un comble pour lui qui n’avait jamais connu de jeunes filles.

 
J.M. Deny